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L'Histoire comme discussion sans fin
Rapport du 2e Congrs International Historia a Debate (Histoire et Dbat - History under Debate), Santiago de Compostela, 14-18 juillet 1999


L't dernier, c'est Santiago de Compostela qu'a t organis pour la seconde fois le congrs international Historia a Debate (Histoire et Dbat - History under Debate), un fastueux forum o des historiens de tous les continents et de toutes les disciplines historiques discutent ensemble des questions et des thmes fondamentaux de l'historiographie. Les organisateurs sont l'universit et l'institut Padre Sarmiento de Santiago de Compostela. C'est avant tout le professeur Carlos Barros, mdiviste de l'universit de Santiago, qui en est le coordinateur, ainsi que la puissance directrice qui a rassembl Santiago des centaines d'historiens venus des quatre coins du monde. Suite au large soutien de la rgion de Galice, qui souhaite prsenter cette occasion une image renouvele d'elle-mme, il y a espoir qu' l'avenir le congrs soit organis systmatiquement pendant le Xacobeo , le Jubil de Jacques, qui est ft toutes les annes lors desquelles la Saint-Jacques (25 juillet) tombe un dimanche. De plus, pour la ville de Santiago, ainsi dnomme par rfrence au saint patron de l'Espagne, et donc historiquement de l'ensemble du monde hispanophone, Historia a Debate sera une prestigieuse enseigne dans la cadre des futurs jubils Xacobeo.

Parmi les 600 participants, dont 120 orateurs, taient invites un certain nombre de clbrits ayant en partie dtermin l'historiographie rcente, comme par exemple Georg Iggers de l'universit de Buffalo, New York. Etaient aussi de la partie des rudits la tte d'institutions acadmiques influentes, notamment Jacques Revel, directeur de l'EHESS de Paris. La majorit des participants taient espagnols ou sud-amricains, ce qui diffrenciait ce rassemblement des autres confrences internationales, o la dominante anglo-saxonne est gnralement trs prononce. La forte prsence d'historiens de la communaut hispanophone est aussi un des signes distinctifs par lesquels Historia a Debate veut se profiler en tant qu'initiative relativement nouvelle aux cts des congrs internationaux existant. Ainsi, la confrence restait aussi pargne par ce que l'on trouve parfois dans les congrs domins par les Anglo-Saxons, qui ressemblent plutt de frntiques chasses aux adresses et aux emplois, les participants cherchant importunment harponner tout poste vacant. L'atmosphre Santiago tait bien au contraire dtendue, et constelle d'exposs et de discussions anims.

En premier lieu, un congrs d'une telle envergure est un carrefour o les discussions et les contacts les plus importants ne s'tablissent le plus souvent pas pendant les sessions et les tables rondes prvues, mais plutt par aprs, table ou dans les couloirs. Assister un congrs avec une pareille diversit de participants est aussi trs favorable une ouverture critique de l'esprit. On y peroit un cho des questions, attentes, conceptions, etc. au sujet de leur mtier que se posent les historiens de par le monde. Un entretien avec quelqu'un qui enseigne la thorie de l'histoire en Patagonie, ou l'histoire contemporaine dans l'Algrie d'aujourd'hui, peut tre trs enrichissant. Il est certain que tout cela doit tre mis en relations avec le rle social jou par l'historien : c'est ainsi que tant de voix dissonantes s'levaient de l'imposante dlgation argentine, tmoignant ainsi du contexte social dans lequel travaille l'historien, du rgime sanguinaire qui avait tenu le pays dans sa poigne jusque dans les annes quatre-vingt, et de la criante injustice sociale d'aujourd'hui.

Malgr l'ample publicit et la large diffusion des appels qui, en Belgique, avaient prcd le congrs, seule une poigne de Belges avait fait le plerinage Compostelle. De mme, les Pays-Bas et l'Allemagne taient peine reprsents. Il faut sans doute mettre en cause l'aspect hispanophone du congrs, mais aussi les thmes trop gnraux de sa programmation. Au premier congrs Historia a Debate nous tait propos le thme de la Chute du Mur de Berlin et de sa relation avec l'historiographie. L'organisation pouvait alors se rjouir de la prsence de coryphes tels que Le Goff, Darnton, Peter Burke, John Elliott ou Lawrence Stone. Cette fois, le congrs voulait proposer un coup d'oeil rtrospectif et rflexif sur l'historiographie, la mthodologie et la thorie de l'histoire de ce sicle finissant. Mais on y abordait galement d'autres sujets, tels que la soi-disant crise de l'histoire - ainsi que ce que l'on peut entendre par l - les us et abus politiques de l'histoire, le rle social de l'historien, et la fonction de l'histoire dans la socit. Outre celles au sujet de l'historiographie ou de la thorie de l'histoire, un certain nombre de sessions abordaient des sujets de l'historiographie espagnole ou latino-amricaine, une attention particulire tant accorde l'histoire de la Galice.

L'objectif ultime et implicite des organisateurs, intgrer davantage l'une dans l'autre la pratique et la thorie de l'tude et de l'criture historiques, mrite des loges et est souvent absent d'une historiographie ou d'une tradition de recherche qui ne se pose pas de questions quant ses fondements philosophiques et ses propres a priori. L'tude de l'historiographie est en ce sens porteuse, tant donn qu'elle se trouve elle-mme la tangente entre thorie et pratique de la discipline historique.

Les historiens prsents ne provenaient pas seulement de pays ou de contextes intellectuels et acadmiques trs diffrents, mais couvraient une telle diversit de champ de spcialits et de priodes qu'il en rsultait frquemment une certaine confusion dans la communication et les interactions entre les orateurs et leurs auditeurs. Les chuchotements permanents de la traduction simultane dans les casques couteurs transformaient le Palacio de Congresos en une sorte de Tour de Babel. Les longues sances, de neuf heure du matin au repas de midi, qui, selon la mode espagnole, n'est pas servi avant deux heures, taient galement loin de favoriser la concentration. De plus, toute une srie d'orateurs prenaient la parole avant que ne s'ouvre la discussion avec le public.

Une remarque gnrale que de nombreux participants avaient souligne, tait que les questions et les thmes qui avaient t programms pendant les sessions et les tables rondes taient si gnraux que cela devait parfois conduire un dialogue de sourds. Que rattache-t-on d'ailleurs un sujet tel que pass et prsent, pass et avenir , pour nommer un des plus vagues titres de session. Il va de soi que ce genre de chose conduit des discussions sans queue ni tte. Dans de nombreux cas, on passait moins de temps discuter des thmes et questions proposes par les organisateurs du congrs aux orateurs et l'assistance n'taient pas tant discuts, qu' remettre en question leur pertinence. L'intention n'tait de toute faon pas d'arriver des conclusions satisfaisantes ou des rponses univoques, mais bien de crer un forum dans lequel diffrents schmas de pense, positions ou points de vue taient confronts les uns aux autres au sein du dbat.

La relation entre historiographie et thorie de l'histoire a elle aussi t naturellement voque dans de nombreuses tables rondes et sessions thmatiques. Il est bien connu que les historiens prfrent abandonner aux philosophes la rflexion thorique de leur discipline, comme si la thorie n'avait aucune implication sur la recherche et l'criture historiques.

Il faut davantage remarquer dans le glissement d'intrt en direction duquel s'est engage la recherche historique au cours de ce dernier quart de sicle, combien ce glissement peut tre expliqu non pas partir de la recherche, mais bien partir de la rflexion thorique. Les thmes traditionnels, politico-institutionnels ou conomico-quantitatifs, ont laiss la place la vague de l'histoire des mentalits, de l'tude des sexe, de l'intrt pour la relation pouvoir politique contre historiographie, de la conscience des a priori et des paradigmes, et du caractre construit de notre vision du pass.

De plus, dans la mesure o, au cours de cette dernire dcennie, la thorie de l'histoire est influence par le postmodernisme, la connaissance que les historiens produisent est elle-mme mise en question. D'une pure thorie de la connaissance, que l'histoire en tant que science essayait de lgitimer, la thorie de l'histoire a volu dans la direction de la thorie littraire et de l'esthtique. La qute de la vrit historique et de l'idal d'objectivit, l'aspiration une vision homogne du pass, la scission aigu entre fait et fiction, sont ainsi dlaisss comme des attitudes dsutes. De ce fait s'ouvre un tout nouveau terrain pour la thorie de l'histoire : le foss infranchissable entre prsent et pass, la fragmentation et la distorsion dans la constitution de l'image historique, l'intrt pour la reprsentation, les stratgies narratives et rhtoriques dans la construction du pass, etc. Bien qu'il ne s'agissait pas d'un congrs de philosophes ou de thoriciens de l'histoire, cette thmatique n'en est pas moins reste centrale, conformment aux attentes des organisateurs. Lors de sessions aux titres tels que History and discourse, narrative and fiction , Postmodernity, History and New Enlightment , Mentality, otherness and multiculturalism , Is History still a science ?, il tait vident de deviner quels dfis ces questions impliquaient, aussi bien pour la recherche que la thorie, l'enseignement de l'histoire et la fonction de cration d'une image du pass dans la socit.

De par ce nom Historia a Debate, les organisateurs semblent vouloir insister sur le fait que la conscience historique et la connaissance du pass en ces temps postmodernes n'apparat jamais comme le rsultat d'un dbat entre historiens, mais est inhrente au dbat lui-mme, suivant en cela l'aphorisme prsentant l'histoire comme discussion sans fin (Pieter Geyl). C'est dans la confrontation de points de vue et d'interprtations inconciliables que le pass se manifeste dans toute son opacit, son obscurit, son impntrabilit, comme la dimension inexprime et invisible de toutes ces interprtations.

Les actes de ce congrs seront publis durant l'anne venir. Outre la perspective des futures confrences Historia a Debate dans quatre cinq ans pendant la Xacobeo, les organisateurs veulent lancer un priodique du mme nom, qui doit offrir un forum pluridisciplinaire permanent pour les historiens et les philosophes de l'histoire.

Willem Erauw

Pour plus d'informations au sujet de Historia a Debate : http://www.h-debate.com