Grupo Manifiesto Historia a Debate


 Opiniomes

 
Quelques remarques ponctuelles seulement, et qui ne sont critiques que parce que, pour l'essentiel, votre texte recueille mon plein accord :

- § IV ("Interdiscipline") : d'emblée le titre du paragraphe me semble poser de façon biaisée un problème juste, puisqu'il suppose qu'il y a des disciplines réellement (au sens d'une certaine philosophie médiévale) existantes, et autonomes voire indépendantes, disciplines qu'il serait bon de faire collaborer. Or, si nous considérons nos pratiques réelles de collaboration scientifique, nous pouvons apercevoir que chacun d'entre nous travaille avant tout (c'est un truisme) avec les spécialistes de son objet de recherche (un médiéviste avec des médiévistes, par exemple), avec parfois quelques incursions en amont et en aval de sa période; secondairement, avec des représentants d'autres disciplines travaillant sur des objets similaires (un historien de l'économie avec une anthropologue de l'économie, par exemple); et quasiment jamais avec d'autres historiens dont il ne partage ni les objets ni la période. D'où l'on pourrait sans doute conclure que les frontières disciplinaires tiennent plus du nominalisme, et d'une histoire et d'une autojustification institutionnelles ; et que se proclamer avant tout historien, et ensuite seulement spécialiste de tel objet et telle période, et non pas d'emblée historien spécialiste de tel objet et telle période (et non pas historien en général), c'est d'entrée de jeu n'accorder qu'une portion congrue à la collaboration avec d'autres "disciplines". Ne serait-il pas d'ailleurs préférable de dire simplement que l'on fait des sciences sociales ; et que pour ce qui est du champ précis de la recherche, on est spécialiste de tel objet et telle période?

- § V ("Contre la fragmentation"): pour pouvoir résoudre le problème de la fragmentation historiographique, personne ne peut nier la nécessité d'avoir une exacte idée de ses causes, et sur ce point le diagnostic que vous proposez me semble partiel. La raison de la fragmentation ne vient pas seulement d'un "auto-développement des idées" (ce que vous appelez "l'échec de l'histoire totale"), mais aussi bien, sinon peut-être plus encore, d'une profonde transformation du "processus de production historiographique", caractérisée par l'extraordinaire augmentation du nombre de producteurs, qui s'est accompagnée d'une "parcellisation du processus de production" (mais qui ne s'est pas vraiment opérée comme "division du travail", puisque les différentes productions ont plutôt eu tendance à se juxtaposer de façon concurrente). Si le diagnostic de la "crise de la fragmentation" comme partiellement liée à des causes matérielles n'est pas erroné, alors les solutions proposées doivent apporter une réponse à ces causes matérielles, ce que votre paragraphe ne me semble pas faire (et je n'ai pour ma part pas d'idée quant aux solutions possibles !). D'une manière générale, je suis étonné de l'absence de toute référence, dans votre "Manifeste", au fait que l'histoire, tout autant qu'une activité intellectuelle, est une activité professionnelle, et qu'une partie non négligeable des logiques du champ historique en découle (pour ne prendre qu'un exemple : on peut vitupérer contre le cloisonnement d'historiographies nationales s'ignorant superbement mutuellement, mais tant que les carrières seront organisées au niveau d'un Etat et d'un seul, il sera difficile qu'il en aille différemment). La question est certes abordée dans le § XV, mais sous un angle non pas réflexif mais revendicateur (par ailleurs aussi légitime que nécessaire).

- § XIII ("Histoire réfléchie") : sans doute l'un de vos plus importants paragraphes. Une objection toutefois : quoique vous en ayez, vous finissez par reprendre l'opposition entre théorie et pratique, alors que celle-ci est purement fallacieuse, non pas seulement (comme vous le dites) parce qu'elle est néfaste, mais tout simplement parce qu'elle n'existe pas. Il n'y a jamais de travail purement empirique : la distinction est entre un travail empirique conscient des hypothèses selon lesquelles il construit le corpus documentaire qu'il utilise, et la façon dont il l'utilise, et un travail empirique au sein duquel ces hypothèses, pour n'être pas aperçues (c'est-à-dire pas maîtrisées), n'en sont pas moins présentes.

- § XVI ("Compromis") : il y a bien une différence fondamentale entre histoire contemporaine et histoires plus ou moins anciennes. Comme vous le dites très justement, cette différence n'est nullement à rechercher dans l'ampleur de l'influence de notre présent sur notre travail sur le passé. Par contre, les modalités de cette influence sont radicalement différentes : cette influence est directe en histoire contemporaine parce que, les problèmes du passé proche et les problèmes auxquels nous sommes confrontés en tant que citoyens étant objectivement liés (les seconds étant la transformation, le développement des premiers), notre analyse des premiers aura tendance, si nous n'y prenons garde, à être influencée par notre position par rapport aux seconds. Pour les passés plus lointains, la difficulté est d'une autre nature : elle tient à l'extrême difficulté que nous avons à nous débarrasser de catégories d'analyse qui ne sont que celles (sous l'oripeau du discours scientifique des sciences sociales) du sens commun, c'est-à-dire de l'idéologie nécessaire à la reproduction de la société dans laquelle nous vivons ; si ces catégories, en tant qu'idéologie, sont assez bien adaptées à l'analyse de notre société (le propre de l'idéologie étant d'être non pas fausse, faute de quoi elle ne pourrait avoir d'efficace, mais biaisée), parce qu'elles en sont issues, elles n'ont évidemment aucune pertinence pour l'analyse de sociétés autrement structurées (aussi bien objectivement qu'idéologiquement), ce qui ne nous empêche nullement de les y projeter parce que nous avons trop incorporé ces catégories pour pouvoir nous en débarrasser facilement, et parce que, par cette rétroprojection, nous reproduisons l'idéologie de notre société (à travers la "démonstration" de la validité éternelle de ses catégories).

- § XVII ("Présent et futur") : n'étant pas un farouche partisan de l'individualisme méthodologique (bien au contraire), ce n'est pas sans étonnement que je prends connaissance de votre définition de l'objet d'étude de l'historien comme "des hommes, des femmes, un milieu naturel humanisé": l'objet d'étude de l'historien est, ou bien souvent, plutôt, devrait être, une structure sociale historique et sa dynamique. Quant à parler de "chute de la philosophie finaliste capitaliste de l'histoire", cela me semble relever plus du voeu pieux que de l'analyse d'une réalité qui en montre le triomphe historiographique (malgré certes quelques frémissements contraires).

Julien DEMADE
Historien médiéviste, allocataire de recherches
Mission Historique Française en Allemagne
Hermann-Föge-Weg 12, D-37073 Göttingen
Allemagne